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« Ce ne sont pas toujours les mêmes dieux qui règnent au ciel, ce ne sont pas toujours les mêmes empires qui perçoivent les impôts dans les villes et les campagnes. » Italo Calvino
PROTOCOL se veut un rituel destiné à conjurer ces nouveaux·elles dieux·déesses, afin de donner une forme au chaos de notre réalité. Des musicien·nes (Ofer Smilansky, Ruben Martinez Orio et Eva Reiter) et des danseur·euses (Mooni Van Tichel, Elsa Tagawa, Robson Ledesma and Magdelaine Hodebourg) jouent ensemble sur l’anticipation et l’intensification. À partir de sons, de gestes et de silences minimalistes, iels cherchent à atteindre un point d’orgue aussi intense que puissant. Tous les moyens d’expression – danse, musique, lumière, scénographie – évoluent inexorablement de zéro vers un point culminant. Cette montée en puissance et d’interaction entre les danseurs·euses et la musique, ouvre un espace intermédiaire où les nouvelles divinités de notre temps peuvent émerger.

L’une des inspirations de PROTOCOL provient du rituel des Hauka, pratiqué au début du XXe siècle au Ghana et au Niger, tel que montré dans le documentaire Les Maîtres Fous (1955) de Jean Rouch. Lors de ces rituels, des membres, principalement des Ghanéen·nes et des Nigérien·nes, pour qui le contexte urbain et la structure coloniale étaient nouveaux, se laissaient posséder par des dieux modernes liés à la technique, la ville et le pouvoir. Iels observaient les figures d’autorité environnantes, puis les incarnaient à leur tour.
Iels ont inventé leurs propres représentations de généraux, commandants, bâtiments, locomotives, armes, la table ronde et des protocoles du pouvoir colonial britannique. Bien que les motivations et significations de ce rituel fassent l’objet de débats, il constitue une stratégie artistique pour explorer les dynamiques sociales. Qui ou que sont donc les nouveaux·elles dieux·déesses aujourd’hui, et comment pouvons-nous nous positionner face à eux·elles ? Quels sont les protocoles du pouvoir en 2026 ? Dans PROTOCOL, ce sont le Politicien Fou, l’IA, l’Ego et la Catastrophe Climatique.

Les concepteur·ices de l’IA ignorent encore souvent son fonctionnement exact, et pour l’instant, il s’agit principalement de vendre des attentes : l’IA devient donc une forme de foi. En même temps, l’IA représente une intelligence artificielle humaine : elle apprend en utilisant le savoir humain et nos interactions avec elle. Elle imite une image de l’humain qui n’est pas véritablement réelle, qui paraît presque trop humaine, mais qui peut à terme exister indépendamment de nous.
Les leaders populistes et autoritaires, qui ne veulent pas reconnaître la réalité, exigent également une foi absolue, que ce soit Trump, Netanyahu, Poutine, Bukele ou Kim Jong-un. Iels développent presque une relation amoureuse avec leurs électeur·ices (et avec eux·elles-mêmes), ce qui les aveugle quant à leur véritable politique.
La Crise Climatique est une catastrophe tellement vaste et complexe que, ce n’est pas tant sa présence qui demande de la foi, mais notre rapport à elle. Son ampleur abstrait fait que nos convictions personnelles influent fortement sur notre façon d’y faire face. L’anéantissement écologique en cours nous met face à la puissance de Gaïa, non seulement la déesse grecque de la Terre, mais aussi la vision selon laquelle toute vie sur Terre fonctionne comme un seul organisme. Il ne s’agit pas d’intentions, mais de conséquences désastreuses, comme les incendies de forêt en Europe ou les inondations au Népal et au Tibet cet été.
Enfin, il y a l’Ego. L’individualisme, les réseaux sociaux et le néolibéralisme ont fait de l’ego une sorte de divinité : nous sommes notre propre dieu·déesse et façonnons notre image. Comme l’a récemment affirmé le documentaire britannique Adam Curtis dans une interview : « Dans cent ans, les générations futures nous regarderont et diront que notre conformisme était une forme d’expression de soi ».
Dans l’œuvre de Kris Verdonck, les personnages humains incarnent souvent des stéréotypes de la classe moyenne : des hommes et des femmes en costume d'affaires traçant leur route, tirés à quatre épingles, pendant que leur environnement se désintègre. Keep calm and carry on. PROTOCOL vise une autre classe sociale pour tenter de comprendre le monde actuel : celui des tous·tes-puissant·es. Ceux·celles-ci ont un « protocole » différent, se montrent plus confiant·es et recourent à la théâtralité pour souligner leur pouvoir, à l'image du Roi Soleil Louis XIV qui s’adonnait à la danse ou, aujourd'hui, du G20 et des réunions de Davos.
Les costumes (de 113 Maison) donnent aux personnages de ce spectacle une allure plus adaptée au tapis rouge du Met Gala qu'à un trajet vers un travail de bureau. L’IA, des dirigeant·es dément·es, l’ego et la catastrophe climatique forment ensemble les quatre cavaliers de l’apocalypse moderne. C’est avant tout la combinaison de différentes forces – comme c’est également le cas lors des réunions entre PDG du secteur de l’IA, chefs de gouvernement et investisseur·euses – qui conduit à une situation dangereuse.

Le pouvoir séduit – comme l’a dit l’ambassadeur américain en Italie à propos de son super-yacht : « les gens veulent être près du succès ». Derrière les sourires et la sympathie affichés devant les caméras se cache une profonde indifférence. Le pouvoir se détourne et se retire dans l’ombre. L’image qu’il renvoie au monde extérieur diffère radicalement de la réalité tapie derrière les portes closes des palais, des îles privées ou des bunkers nucléaires. Une mutation est également en cours. Dans son étude sur les super-riches, le journaliste Evan Osnos a pu constater que les puissant·es ne voient plus l’intérêt d’« être aimé·es » et se livrent à une introspection aussi inaccessible qu’éhontée. Pour les personnages de PROTOCOL, la relation avec le public est également un jeu qui doit se poursuivre, même s’il devient de plus en plus amer.
Dans PROTOCOL, on voit des artistes qui, à travers la danse et en collaboration avec les musicien·nes, incarnent une entité, révélant ainsi sa violence et sa dynamique. La batterie live, la viole de gambe et des instruments plus récents comme le Paetzold (une flûte basse) et le Soma (un synthétiseur modulé par la respiration) sont combinés à de la musique électronique. La tension et le drive, issus de traditions théâtrales anciennes comme le théâtre Nô et la musique baroque, trouvent une résonance dans la musique techno et noise, qui, depuis les années 1990, constitue un rituel musical pour un monde dystopique en mutation rapide.
Un chercheur qualifie le rituel Hauka de « comédie horrifique ». La tension entre consternation et parodie est également présente dans le spectacle. La parodie, signifiant littéralement « une chanson à côté », n’est pas une imitation ni une identification aux divinités modernes, mais une version « à côté ». Elle tente de maîtriser le chaos parovoqué par « le cortège carnavalesque hétéroclite d’autocrates débridés, de magnats de la tech, de réactionnaires et de complotistes qui ne demandent qu’à entrer en confrontation ». (Giuliano da Empoli, L’Heure des prédateurs).

Concept & mise en scène : Kris Verdonck
Dramaturgie : Kristof Van Baarle
Performers : Mooni Van Tichel, Robson Ledesma, Elsa Tagawa and Magdalaine Hodebourg
Musique : Ofer Smilansky, Ruben Martinez Orio and Eva Reiter
Costumes : Mariona Puig & Jorgina Carrera (Maison 113)
Photography : Bea Borgers
Production Audiovisuel : AMUN MUI
Technique : Vincent Malstaf, David Alonso, Maarten De Vrieze
Responsable de production : Britt Roger Sas
En collaboration avec : Ictus Ensemble
Avec le soutien de : Communauté Flamande, Commission de La communauté Flamande (VGC) & Tax Shelter du Gouvernement Fédéral Belge via Perpodium