EXHAUST / ajax

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Agenda

22.06.24
04.05.24
  • EXHAUST donne à voir l’exécution d’un moteur à combustion. Pendant EXHAUST, un moteur de camion placé dans l’espace public tourne à un régime beaucoup trop élevé, jusqu’à exploser.

    EXHAUST / ajax

    Théâtre et violence

    EXHAUST donne à voir l’exécution d’un moteur à combustion. Pendant EXHAUST, un moteur de camion placé dans l’espace public tourne à un régime beaucoup trop élevé, jusqu’à exploser.

    EXHAUST suit les mêmes étapes qu’une exécution moyenâgeuse. Le condamné à mort est cette fois un moteur à combustion : escorté d’un cortège, il est promené à travers la ville jusqu’à une place où se dresse l’échafaud. Un protagoniste lit ses crimes à voix haute d’un balcon avant que l’on ne procède à l’exécution. EXHAUST a pour objectif d’enterrer le moteur à combustion. Ses crimes ? Ne pas avoir tenu ses promesses de progrès et de croissance sans fin. La violence est la réponse opposée à la violence, afin que la catharsis puisse se produire.

    Moteur à combustion

     Le moteur est probablement l’une des inventions les plus importantes du siècle passé. La révolution industrielle aurait été impossible sans lui. S’il nous a beaucoup apporté, les conséquences (environnementales), la pollution et le prix à payer sont énormes. Il faut mettre un terme à cette histoire. Nous devons changer et ces changements réclament des sacrifices.

    Face à ce moteur de camion exposé, nous prenons conscience de son agressivité et de sa puissance insensées. Il ressort de l’expérience de Dancer #1 et #3 (voir liens) que le public est souvent choqué par la force et les émissions/la brutalité. Lorsque nous faisons tourner le moteur à plein régime jusqu’à ce qu’il explose, le niveau sonore dépasse largement 130 dB. Il s’agit pourtant d’un objet quotidien, mais d’ordinaire complètement caché.

    Avec EXHAUST, nous voulons exécuter un moteur dans l’espace public, comme s’il s’agissait d’une véritable exécution publique. Nous voulons faire tourner le moteur à toute vitesse jusqu’à ce qu’il explose tout en faisant sentir, entendre et voir sa puissance et sa violence. Confronter la violence à la violence.

    Benjamin Verdonck endossera le rôle du bourreau.

    Les accusations énoncées reposeront sur le « Manifeste du futurisme » de Filippo Marinetti. (Kris Verdonck retravaillera ce texte pour en faire un texte « accusateur »). Dans ce manifeste, Marinetti – figure de proue du mouvement futuriste – se fait le chantre de la vitesse, de l’avenir, de l’agressivité et de l’activisme en balayant résolument le passé. Le moteur à combustion était la machine censée assurer ce progrès. Il symbolise sans aucun doute la foi en un progrès infini. Cette machine est à la base de l’évolution technique débridée que l’humanité a connue au cours du 20e siècle.

    Cependant, notre désillusion est elle aussi totale : les catastrophes écologiques se succèdent et la planète subit des dommages irréparables, en partie à cause de cette invention. Nous devons donc y mettre un terme par un sacrifice. Le coupable – le moteur à combustion – doit payer et sera donc exécuté.

    Regarder la violence dans un contexte théâtral « sûr » ou dans le cercle familier de l’espace public et du public peut clarifier la dynamique sociale et politique de la violence. Les tragédies grecques en sont un bon exemple, tout comme le théâtre nô japonais ou Shakespeare et ses tragédies autour de la vengeance.

    Dans les tragédies et la mythologie grecques, les sacrifices sont des rituels violents destinés à résoudre des conflits. Pour EXHAUST, nous creusons davantage cette dynamique qui consiste à miser sur la violence comme clé de solution, sur la recherche d’une violence purificatrice. À l’instar d’Agamemnon sacrifiant sa fille en échange de vents favorables pour naviguer vers Troie ou comme les exécutions publiques censées rétablir un équilibre sociétal. Plus le sacrifice est grand, plus la requête adressée aux dieux est importante, comme dans une étrange expérience alchimique. Plus un sacrifice est douloureux pour les personnes qui l’exécutent, plus ses effets sont importants.

    Nous avons un rapport complexe à la violence, il s’agit toujours d’une transformation de quelque chose. Pour Heiner Müller – qui a par ailleurs également adapté de nombreuses tragédies, comme Ajax, zum beispiel –, il y a en permanence dans le monde une quantité fixe de violence qui doit trouver son chemin. Lorsque les États ne la tournent pas vers l’extérieur, comme c’est le cas de la guerre en Ukraine, cette violence se tourne vers l’intérieur. Ce phénomène peut également être observé à petite échelle, au niveau individuel.

    Les tragédies elles-mêmes peuvent également être considérées comme un rituel de purification visant à transformer la violence des guerres, des luttes de pouvoir et des relations entre les humains ou entre les humains et les dieux. En ce sens, la relation entre un public et un événement violent est intéressante : ce dernier peut-il être libérateur ? Est-ce une forme de vengeance ?

    Un sacrifice pour le climat

    Quel pourrait être le sacrifice à consentir pour atténuer le changement climatique, qui résulte en grande partie des révolutions industrielles ? Kris Verdonck / A Two Dogs Company présente à travers AJAX un « sacrifice mécanique » monumental.

    Concrètement, nous voulons faire « exploser » un gros moteur de camion dans l’espace public, de préférence sur une place proche du théâtre. Kris Verdonck n’en est pas à son coup d’essai en la matière. Dans DANCER #2, il faisait déjà tourner un moteur AlfaRomeo V6 en surrégime jusqu’à frôler l’explosion. Il s’agissait cependant d’une installation reproductible avec le même moteur, alors qu’en l’occurrence, la performance créée est unique et irréversible. Le « sacrifice » a également une plus grande ampleur : l’impact, le bruit, la quantité d’énergie – un camion de moteur équivaut facilement à la puissance de mille chevaux – doivent être suffisamment importants pour évoquer l’ampleur de la catastrophe écologique.

    Sur la base de nos années d’expérience, nous savons que les gens ont une relation empathique directe avec les machines. Par conséquent, lorsque nous sacrifions et faisons « souffrir » une « machine humanisée » (comme la « meule agonisante » dans DANCER #1, ), la réaction du public est presque identique à celle que susciterait le sacrifice d’un animal. Pouvons-nous aussi tirer parti de cette empathie pour un sacrifice ?

    Le propos va toutefois au-delà de l’empathie avec l’objet. Le sacrifice présenté dans AJAX est nettement plus ambigu. Il peut représenter le sacrifice du dernier moteur à combustion fossile, un événement presque utopique. Si l’on effectue un rapprochement avec la catastrophe climatique actuelle, ce sacrifice peut également représenter la violence que l’humanité inflige à la planète, au travers d’une pollution alimentée par la technologie et l’extraction de matières premières. Dans une ville comme Bruxelles, 16 000 camions circulent chaque jour. Nous n’avons aucune idée de la violence qui traverse et entoure la capitale. AJAX soulève le capot et expose cette violence.

    Ajax, la tragédie de Sophocle que nous présenterons l’an prochain, parle également d’un héros qui commet une erreur : rendu aveugle par les dieux, il se trompe d’ennemi et tue un troupeau de bétail au lieu des autres guerriers grecs dont il veut se venger parce que ce sont eux, et non lui, qui ont reçu les armes du défunt Achille. Sa violence brute contraste avec les ruses et l’empathie d’Ulysse. Le message est double : il porte à la fois une critique de la violence aveugle à l’égard d’autres êtres humains et une mise en garde contre l’hybris de l’homme et du héros. L’entêtement à vouloir avoir raison doit susciter la méfiance, car les mesures drastiques prises pour maintenir sa position atteignent parfois la mauvaise cible. La grande confiance placée dans les énergies vertes (le « Green Deal » de l’Union européenne) est-elle incontestablement une bonne idée ? Ne subissons-nous pas les conséquences de la dépendance de l’Europe au gaz bon marché ? Ne sacrifions-nous pas nos enfants avec désinvolture en nous accrochant à notre mode de vie ?  

Crédits

Mise en scène / Concept : Kris Verdonck
Texte : Kris Verdonck
Performeur : Benjamin Verdonck
Dramaturgie : Kristof Van Baarle
Costumes : Sofie Durnez
Technique : Daniel Romero Calderon, Vincent Malstaf, Thomas Glorieux, Koen Demeyere, Maarten De Vrieze, Paul Liefooghe
Production : A Two Dogs Company
Coproduction : NTGent, Wiener Festwochen
Avec le soutien de : les autorités flamandes, la commission de la communauté flamande (VGC)