END

Kris Verdonck œuvre à la lisière entre les arts plastiques et le théâtre. Dans END, il imagine en 10 tableaux la phase finale de la société humaine. L'apocalypse... des glaciers en train de fondre, des forêts en flammes, des villes immergées, l'omniprésence d'écrans et de caméras de surveillance, la prolifération d'armes de destruction massive... 

Les images que les médias projettent quotidiennement sur notre rétine forment le point de départ de END. Les dix tableaux sont liés par le monologue d'un unique personnage : celui qui a assisté à tout. Tandis que ce survivant - tel le messager de la tragédie grecque - déverse ses paroles, surgissent une série de « Figuren » : des machines, des hommes ou des hybrides situés quelque part entre les deux. Elles se déplacent d'un côté à l'autre de la scène, toujours dans la même direction. Sont-elles en fuite ? Et où vont-elles ?

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1.
II, le projet que Kris Verdonck réalisa dans les studios du Kaaitheater à l’occasion de l’édition 2005 du Kunstenfestivaldesarts, consistait en une collection de cinq images. Trois d’entre elles – BOX, PATENT HUMAN ENERGY et RAIN – se présentaient sous forme d’ installation : une situation destinée à être observée, un environnement dans lequel on pouvait se mouvoir. Les deux autres – MAN et DUET – se produisaient sur le mode d’un « déroulement » : les spectateurs étaient placés de face ou sur le côté et observent à distance, à l’instar d’un public de théâtre.
Le défi du nouveau projet END réside en premier lieu dans le choix qu’a fait Kris Verdonck de se plier aux coordonnées d’une grande salle de théâtre. Les spectateurs prennent place sur des chaises, sur une tribune et visent frontalement « quelque chose » qui se produit sur scène. On voit défiler sur cette scène, dans une seule et même donne théâtrale, des gens, des objets ou des mixtes des deux. END se profile en quelque sorte sur le fil de démarcation entre installation et théâtre. Il explore la zone d’intersection où théâtre et arts plastiques viennent à convergence et où l’une et l’autre discipline réalisent chacune leur essence distincte en meme temps que leur coïncidence paradoxale, leur « entre-prise ».
La différence entre arts plastiques et théâtre ressortit intégralement au facteur Temps. Est-ce que Arts Plastiques= Espace ? Théâtre = Temps ? Lorsque les spectateurs, comme c’est le cas dans END, sont conviés dans l’espace explicite du théâtre, un infléchissement dans le traitement du temps est seul en mesure de prévenir l’identification sans reste du champ scénique avec une représentation théâtrale.  Installation = situation. Théâtre= déroulement, chronologie, succession d’événements. La succession des événements requiert à quelque degré une forme de narration. Le spectateur de théâtre est de toute évidence exercé à remplir son office, lequel consiste à traquer les liens entre les événements, à interpréter chaque signe émis dans les limites de la scène.
 

2.
END présente par le truchement de dix figures une version possible des derniers soubresauts d’une collectivité humaine. Le point de départ de END, ce sont ces images terriblement familières dont les médias organisent le pullulement incessant : glaciers écroulés, forêts incendiées, villes inondées, animaux menacés, fléaux de la famine et de la guerre… Les figures – humaines, machines et hybrides – se meuvent de concert d’un côté à l’autre de la scène. Fuient-ils ? Et si oui, que fuient-ils ? Ils disparaissent et reparaissent à nouveau. Ils perpétuent sans répit leur destination circulaire.

 
3.
La figure qui met ce carrousel en branle, qui littéralement (sur scène) imprime au monde son mouvement et sa rotation porte le nom de Stachanov. Ce nom renvoie au mineur d’exception Aleksj Stachanov qui, dans l’Union Soviétique des années 1935-1940, était donné en exemple à ses camarades ordinaires. Il aurait chargé 120 tonnes de charbon en l’espace d’une seule journée, c’est-à-dire près de 17 fois les 7 tonnes prescrites par le règlement du travail. Cette prouesse notoire, qui se révéla bien des années après avoir été une supercherie,  était destinée à doper le rythme de production dans les mines. Le Stachanov de Kris Verdonck brandit à la manière d’un Atlas la Terre entière, amorce le mécanisme et enchaîne tour sur tour. Il est cause et conséquence de la catastrophe qui survient ou survint ou surviendra. Il accompagne l’intégralité de la représentation à la manière d’une basse continue.

Une deuxième lame de fond est constituée par l’histoire infinie du Messager, une Figure au débit de parole intarissable placée dans une cage de verre. Le messager dépêche les nouvelles regroupées par cluster ayant trait aux phénomènes inquiétants et/ou désastreux qui se produisent ou se produisirent ou se produiront sur Terre. Il est le rapporteur et le pronostiqueur, le survivant qui témoigne, le devin aveugle, le conteur, la Cassandre historique ou l’érudit lucide, le suppôt de la transmission qui sauve l’humanité prompte à l’oubli. La parole du Messager comporte des extraits des oeuvres de Alexander Kluge, Curzio Malaparte, W.G. Sebald, Lord Byron et autres mais se compose pour l’essentiel de dépêches glanées sur internet.

Deux Figures non humaines, deux événements dénaturés déterminent également pour une grande part le contexte théâtral général, le cadre des événements.

- Une chute de neige noire quasiment ininterrompue. Cette anomalie météorologique doit être rapportée d’une part à la pollution alarmante, d’autre part à la pluie noire et contaminée de Hiroshima,  de manière générale aux émanations hostiles en provenance du ciel.

- Un feu dévorant se fraie continuellement un chemin sur scène. Compte tenu des révolutions succes sives, il est difficile d’établir si le feu talonne les autres Figures ou si au contraire ce sont elles qui le poursuivent.

Dans le cadre circonscrit par Stachanov, le Messager, la neige noire et le feu dévorant, se meuvent six Figures restantes :

- une femme (la mère ? l’épouse ?…) traîne derrière elle une housse mortuaire excessivement lourde.  Ce grand sac, elle semble coûte que coûte vouloir l’acheminer quelque part. Mais où ?

- de temps à autre, un moteur traverse la scène à tout rompre, un témoin machinal erratique qui franchit l’espace mais ne s’en affranchit pas, ce n’est en aucun cas un symbole mais un caractère éminemment réel, tangible en raison du boucan et des fumigations qui l’escortent.

- pendant ce temps – suspendu dans les airs – l’Homme-oiseau s’efforce d’achever son parcours. C’est l’homme d’affaires couard, costumé, cravaté, attaché-case sous le bras, qui cherche à échapper à la catastrophe. Profondément égaré, n’assimilant pas le fait que l’ancien monde ordonné est définitivement révolu, il s’échine à sauver du naufrage ce qui peut encore l’être, sa vie et ses biens, l’actionnaire avec ses actions.

- de temps à autre, le Choeur des Simulacres passe son chemin. Il veut mettre en garde au sujet de quelque chose qui a certainement déjà eu lieu, mais les mots qu’il articule se perdent en altérations et distorsions numériques.

- toutes amarres larguées, la Femme Musilienne hybride erre par le chaos. C’est une mutante qui a perdu la raison et n’est plus en état de reconnaître le monde. Elle essaie de s’adapter et en désespoir de cause ne parvient qu’à muter désespérément.

- enfin il y a le Ludd qui littéralement tombe du ciel. Ned Ludd fut en 1779 le premier tisserand anglais à mettre en pièces une machine à tisser. Son coup de pied à l’ennemi industriel ne fut pas sans effet: au 19e siècle, les Luddites ou Ludds constituaient un véritable mouvement insurrectionnel dans la classe ouvrière. Dans END, le Ludd veut combattre sans armes la technologie et autres nuisances. Il représente l’homme d’action, le sauveur, le Quichotte candide, mais non moins la figure héroïque du sapeur pompier new-yorkais le jour du 11 septembre 2001. Il est le seul parmi toutes les Figures à prendre à rebours la procession circulaire. Il est systématiquement battu en brèche et systématiquement il revient à la charge.

Moyennant des vidéos projetées de Anouk Declercq et des médias interactifs, les Figures se détachent sur un paysage en mouvement, dont le climat est porté par la création sonore de Stefaan Quix et les éclairages de Luc Schaltin.


texte: Marianne Van Kerkhoven
« Cette pièce décrit la fin du monde et l'écroulement de la civilisation dans une magnifique cascade. Au dessus d'une petite poignée de personnes qui se débattent sur la scène en passant sans cesse de gauche à droite, se tient un homme dans une cage de verre, en compagnie d'un oiseau voletant çà et là, et l'homme lit à voix haute la liste des malheurs que subit l'humanité. (...) La pièce était merveilleusement belle, mais elle était également d'un néant profond et cynique. (...) End est énorme, structuré, épique, et fait froid dans le dos. »
David Meharg dans The Bulletin, 22/05/2008

« C'est une mise en scène profondément fascinante. Je suis persuadé que ces images, ces personnages resteront vivants en moi pendant très longtemps (...) Allez le voir. C'est un travail remarquable et important. »
Jackie Fletcher dans The British Theatre Guide, 14/05/2008

« End est u n tableau magnifique, poétique, angoissant sur la fin programmée de l'humanité, ou les bribes d'images que nous avalons quotidiennement formeront tôt ou tard un ensemble que nous n'aurons pas l'occasion de voir. »
Pascal Bély dans Festivalier, 11/05/2008

« End d'une cohérence presque effrayante, d'une noirceur fascinante, sonde l'épuisement - des êtres (sur le plateau), des ressources (dans la parole). La répétition du même varie : la fatigue gagne, l'usure se marque. Voilà le monde. »
Marie Baudet dans La Libre Belgique, 13/05/2008

« End nous montre le monde et l'histoire essentiellement comme une situation. Les gens font et désirent toutes sortes de choses, ils y accordent beaucoup d'importance, mais pourtant ils rêvent. En réalité, ils sont tous, sans exception, broyés par l'histoire. Ce n'est pas par hasard que la devise de la pièce assène 'Le noyau de la terre est vide'. »
Pieter T'Jonck dans De Morgen, 10/05/2008

Concept & mise en scène:
Kris Verdonck
Dramaturgie:
Marianne Van Kerkhoven (Kaaitheater)
Avec:
Johan Leysen, Carlos Pez González, Claire Croizé, Geert Vaes, Marc Iglesias, Eveline Van Bauwel
Texte:
based on recent documents found on the Internet and texts by Alexander Kluge, W.G. Sebald, Curcio Malaparte, Lord Byron, e.a.
Vidéo:
Anouk De Clercq
Musique:
Stefaan Quix
Création lumière:
Luc Schaltin (Kaaitheater)
Costumes:
Dorothée Catry, Sofie Durnez
Coordination technique:
Herman Venderickx (Kaaitheater)
Assistance technique:
Sylvain Spinoit
Construction:
Hans Luyten (PlasmaMagma), Dirk Lauwers (dna), Espeel Constructies, Steven Blum
Programmation multimédia:
Felix Luque
Chargé de production:
Lotte Vaes
Production: 
Margarita Production pour stilllab vzw
Coproduction: 
Kunstenfestivaldesarts (BE), Kaaitheater (B), BUDA Kunstencentrum (BE), Kunstencentrum Vooruit (BE), Le Grand Théâtre de Luxembourg (LU), Productiehuis Rotterdam / Rotterdamse Schouwburg (NL), NXTSTP (avec le soutien de l'Union Européen)
Avec le soutien de: 
les Autorités flamandes, la Commission de la communauté flamande
Remerciements à: 
Imal, Vidisquare, Frontline Rigging

LISTEN TO THE BLOODY MACHINE -
creating Kris Verdonck's END

Avec END (2008), l'artiste de performance Kris Verdonck avait créé un spectacle apocalyptique sur la possible phase finale de la société humaine. Le processus de création de ce projet remarquable est à présent richement documenté et décrit dans l'ouvrage Listen To the Bloody Machine - creating Kris Verdonck's END de Marianne Van Kerkhoven (Kaaitheater) et Anoek Nuyens, respectivement dramaturge et dramaturge stagiaire dans l'équipe de production du spectacle END.

“This is an innovative volume that will make an important contribution to our understanding of contemporary performances’ practices.” 
Peter Eckersall (University of Melbourne)


Le livre est en vente a la réception et le webshop du Kaaitheater.


Published by: Utrecht School of the Arts and International Theatre & Film Books Publishers
Copyright: © 2012
Text: Marianne Van Kerhoven & Anoek Nuyens
Translation, final editing and proofreading: Annabel van Baren, Emiliano Battista, Patrick Burke
Design: Anton Feddema
ISBN 97890 64037726
pages 320
language in English

In collaboration with A Two Dogs Company and Kaaitheater




  • 2012
  • 2010
  • 2009
  • 2008
09 > 13/05
BE Brussels Kunstenfestivaldesarts [Kaaitheater]
23 > 24/08
DK Hamburg Kampnagel
23 > 24/09
NL Rotterdam Rotterdamse Schouwburg
28 > 29/11
BE Gent Kunstencentrum Vooruit
03/12
BE Lille/Doornik/Kortrijk Festival NEXT [Maison de la Culture, Tournai]
  • END - © Catherine Antoine
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  • END - © Reinout Hiel
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