Dans l’œuvre de Kris Verdonck, les objets et les machines sont aussi « vivants » que les danseurs et les acteurs humains. Au sein des installations déambulatoires présentées sous le titre IN VOID (I & II), cette assimilation entre l’homme et l’objet va si loin que l’homme en vient presque à disparaître. Objets, machines et projections peuplent le théâtre dans une réflexion sur la fin de l’humanité. Ici, nous ne sommes plus qu’un souvenir. Dans ce monde, l’homme ne joue plus le rôle principal qui est réservé aux choses et aux machines.

Le théâtre, lieu de présence et de charisme humain, est peut-être le lieu idéal pour réfléchir à l’absence de l’homme. Des caractéristiques et aptitudes que nous aimons désigner comme typiquement humaines – présence, danse, musique – s’avèrent ne pas être du ressort exclusif de l’homme et les machines fonctionnent en continu, même en notre absence. IN VOID II fait cohabiter des installations déjà existantes avec de nouvelles œuvres, qui prolongent et approfondissent l’utilisation de matériaux et techniques spécifiques ainsi que la performativité non humaine. Les installations performatives ont été ajustées de sorte qu’elles puissent tourner une «  journée de travail » complète. Ces installations et leur environnement dont l’homme a disparu forment ensemble une maison hantée où les objets prennent vie. IN VOID II a été créée à la demande du centre Naves Matadero (Madrid).

« Il est possible que les objets qui nous entourent ne tirent leur immobilité que de notre conviction qu’ils sont ce qu’ils sont et non pas autre chose ; ils tirent leur immobilité de l’inflexibilité de la pensée avec laquelle nous leur répondons. »

(Robert Musil)

Dans le travail de Kris Verdonck, les objets et les machines ont le même pouvoir performatif que les danseurs et les acteurs humains. Avec l’installation déambulatoire IN VOID II, cette assimilation de l’homme et de l’objet est poussée si loin que l’homme semble disparaître de la comparaison. Objets, machines et projections peuplent le théâtre dans une réflexion sur la fin de l’humanité. Un point de vue critique sur la relation unissant l’homme et la technologie et la possibilité concomitante de la fin de l’humanité sont une constante dans l’œuvre de Verdonck. ACTOR #1 (2010)et IN VOID (2016) exploraient déjà la performativité des objets et l’absence humaine. UNTITLED (2014) et Conversations (at the end of the world) (2017) approfondissent la vacuité de l’action humaine dans une fin des temps qui ne semble pas aboutir. IN VOID II mène cette réflexion plus loin en y ajoutant la question de ce qui reste de la performativité humaine dans cet environnement. 

En effet, les machines remplissent dans IN VOID II le rôle principal. Avec son besoin de croissance, de progrès, de connaissance et de contrôle, ainsi que les découvertes et les technologies qui en découlent, l’homme s’est rendu lui-même superflu. Au moment où nous fêtons avec l’anthropocène que l’héritage humaine s’est profondément niché sous la surface du globe, les pistes menant à une fin subite de l’espèce humaine semblent multiples et réalistes. Heiner Müller a déclaré dans une interview par Alexander Kluge : « Mais la question de qui occupe cette place peut changer en permanence. Aucun besoin que ce soit un être humain, cela peut aussi être un ordinateur ou une substance végétale, peu importe. »

Pour certains philosophes (Kojève, Agamben, Fukuyama, Baudrillard, …) nous nous trouvons déjà dans une sorte de phase posthistorique marquée par la satiété, l’immobilité, la résignation, dans laquelle nous nous éteignons doucement. Cette condition posthistorique a conduit à deux sentiments apparentés. Une grande impuissance d’une part : une expérience de l’incapacité de changer quelque chose au cours (ou à l’immobilité) de l’histoire. Cette impuissance côtoie une seconde sensation : celle d’un fatalisme qui aspire presque l’apocalypse. Ce sentiment de fin du monde est caractéristique d’un temps où l’époque craque et semble se fissurer à l’aube d’une nouvelle phase. L’Ange de l’Histoire de Walter Benjamin lui aussi ne peut que regarder les débris s’entasser alors que la fin l’aspire. Penser au-delà de l’homme – cet exercice intellectuel quasi impossible et au vu des circonstances malgré tout si réaliste – est une occupation difficile et presque contre nature. Une image illustre déjà le vide qui subsistera après la destruction : celle d’un robot qui après la catastrophe de Fukushima fut envoyé vers les régions inhospitalières afin de prier pour les victimes. 

Fantômes et objets performatifs

Dans notre société occidentale, les objets sont de plus en plus animés. Nous continuons à nous attacher à la classification qui sépare les personnes vivantes des objets sans vie, alors que des êtres hybrides habitent nos poches et nos sacs à main. Les objets vivants sont souvent ressentis comme dotés d’une inquiétante étrangeté. Le roboticien japonais Masahiro Mori avait créé en 1970 la Vallée dérangeante afin d’établir un lien entre l’empathie pour les objets et leurs similitudes avec l’être humain : plus un robot ressemble à l’homme, plus nous éprouvons de l’empathie à son égard. Il existe cependant un point d’achoppement sur lequel nous « trébuchons » dans la vallée dérangeante : l’objet familier et sans vie devient trop vrai ou vivant, ce qui lui confère une inquiétante étrangeté littérale (en allemand, ‘Unheimlich’, signifie ‘sans-abri’). Il ne peut plus être rangé dans une catégorie préétablie et se retrouve dans la zone grise des objets vivants. Nous sommes aujourd’hui cernés par les « êtres dérangeant » : des smartphones et l’intelligence artificielle aux objets animistes et les caractéristiques mystérieuses des biens de consommation dans ce que Marx nommait le « fétichisme de la marchandise ». La question de savoir si nous savons encore ce que les choses sont et font, s’impose de plus en plus.

Dans IN VOID II les objets reflètent la « vivacité » des choses, comme les objets gonflables de BOGUS I et BOGUS II, ou le robot sautillant DANCER #3.

Historiquement, les nouvelles technologies provoquent immanquablement la peur et la surprise, comme la superstition reliant les fantômes et les tout premiers téléphones – « la voix de la ligne téléphonique ». Les nouvelles technologies créent souvent un nouveau type de présence des objets, par exemple l’étrange sensation que Facebook et Amazon vous connaissent particulièrement bien, comme le montrent les publicités qu’ils vous proposent. Au théâtre, les fantômes de la scène puisent leur origine matérielle dans la tradition de la servante, ou de la sentinelle. Une veilleuse posée sur un long pied au milieu de la scène, qui reste allumée toute la nuit dans l’obscurité et permet aux employés de trouver leur chemin dans la salle ou sur la scène. IN VOID II peut être considérée de la même manière : lorsque le dernier homme a quitté la scène, seuls les objets demeurent ainsi qu’une présence fantomatique. 

Outre sa sélection spécifique d’installations, Verdonck a aussi créé une nouvelle installation pour IN VOID II. L’homme disparu devient dans UNIT le performeur en costume de mascotte, impossible à distinguer des doubles sans vie qui occupent également l’espace. Ces personnes déchues au rang d’ « objets vivants » sont une variation sur la conclusion : et si nous existions toujours quand tout est fini ? Quand toute action est devenue inutile, il ne reste plus que l’attente et l’ennui. La mascotte, symbole d’une marque, d’un pays ou d’une équipe, représente aussi la substituabilité douloureuse de celui qui se cache à l’intérieur. Nous ne le ou la voyons plus : la mascotte est à la fois le degré zéro et l’angoisse majeur de la performance. 

Les installations théâtrales fantomatiques de IN VOID II pourraient être décrites comme des variations sur l’absence. Certains travaux sont une référence explicite aux causes humaines de la fin possible du monde en raison de la pollution, de la guerre ou de l’hypercapitalisme. Certains sont plus autonomes ce qui en fait le reflet de la possibilité et de la faisabilité de l’être humain inutile. Des caractéristiques et aptitudes que nous aimons désigner comme typiquement humaines – présence, danse, musique – s’avèrent ne pas être du ressort exclusif de l’homme et les machines continuent malgré notre absence. Les différentes installations sont ce que Brecht appelait « les fantômes du futur » : les germes de conséquences qui seront catastrophiques et dont des traces claires apparaissent déjà. L’ensemble d’installations théâtrales ne raconte pas l’histoire d’un déclin poétique et progressif, mais compose une destruction rude et agressive. Les différentes œuvres témoignent de la violence de notre société qui se loge dans la guerre, l’exploitation économique, la vitesse, la surstimulation et les désastres écologiques. 

Concept et mise en scène : Kris Verdonck
Dramaturgie : Kristof van Baarle
Coordination technique : Jan Van Gijsel
Création d'installations et de costumes : Eefje Wijnings
Production : A Two Dogs Company
Coproduction : Naves Matadero (ES)
Avec le soutien de : Tax Shelter du Gouvernement Fédéral belge, les Autorités flamandes, la Commission de la communauté flamande
  • 2017
18/12 > 07/01
ES Madrid Naves Matadero
  • Ghost light on stage - © J. Ellwood
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